DOSSIER

Épisode 1 : Un déclin industriel alarmant

Depuis 40 ans, la France a vu son industrie s’effondrer, avec des usines fermées et des millions d’emplois perdus. Ce recul fragilise l’économie et accroît notre dépendance aux importations. Comment en est-on arrivé là ?

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Depuis plusieurs décennies, l'industrie française recule inexorablement. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : plus de deux millions d'emplois industriels ont disparu depuis 1980, et la part de l'industrie dans le PIB national a été presque divisée par deux. Entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2010, la France a perdu environ la moitié de ses usines. Des pans entiers de notre appareil productif se sont évanouis, remplacés par des importations. Conséquence directe, la balance commerciale est chroniquement déficitaire – un record historique de 84 milliards d’euros de déficit a été atteint en 2021 (et s'est encore creusé en 2022). Ce recul n’est pas qu’une affaire de statistiques : il se traduit concrètement par des bassins d’emploi sinistrés et une perte de savoir-faire.

Des conséquences économiques et stratégiques lourdes

La désindustrialisation affaiblit la France sur de nombreux plans. Économiquement, des régions entières souffrent d’un chômage endémique suite aux fermetures d’usines : on peut penser aux anciens bassins miniers ou textiles du Nord et de l’Est, ou aux sites sidérurgiques lorrains en déshérence. Chaque fermeture d’usine est un traumatisme local, avec des sous-traitants en difficulté et des commerces qui ferment. Sur le plan macroéconomique, l'affaiblissement industriel se traduit par moins d’exportations et donc un déficit extérieur qui pèse sur la croissance. Stratégiquement, le pays a perdu en autonomie. Ne plus fabriquer de composants électroniques, de machines-outils ou même de médicaments essentiels rend la France dépendante de fournisseurs étrangers. La pandémie de Covid-19 a cruellement illustré cette dépendance, par exemple lorsque le pays manquait de masques ou de principes actifs pharmaceutiques. De plus, le déclin industriel entraîne la disparition de compétences pointues : certains savoir-faire techniques se perdent faute d’être transmis, fragilisant notre capacité à innover et à rebondir.

Une prise de conscience, et un début d’inversion de tendance

Longtemps, ce déclin a été considéré comme inéluctable. Mais récemment, une véritable prise de conscience s’est opérée. La crise sanitaire et les tensions géopolitiques ont agi comme un électrochoc, révélant les risques d’une trop forte dépendance aux importations. Aujourd'hui, le terme "réindustrialisation" est sur toutes les lèvres. Pouvoirs publics et acteurs économiques affichent leur volonté de relocaliser certaines productions stratégiques et de soutenir les filières industrielles nationales. Des plans d'action ont été lancés, à l’instar du plan France Relance ou de France 2030, mobilisant des milliards d’euros pour soutenir les investissements industriels sur le territoire. Et quelques signaux positifs émergent : pour la première fois depuis des décennies, le nombre d’ouvertures de sites industriels en France dépasse celui des fermetures. En 2022 et 2023, on a assisté à l’implantation de nouvelles usines (par exemple dans le secteur des batteries électriques ou de la santé) et à l’extension de sites existants, ce qui a permis un solde net positif d'ouvertures. Cette tendance reste modeste, mais elle prouve qu'il est possible d’enrayer la spirale du déclin.

Agir maintenant, une urgence

Pourquoi faut-il accélérer dès maintenant ? Parce que chaque année perdue voit s'éroder un peu plus notre base industrielle et nos atouts. Plus on attend, plus il sera difficile de recréer des filières à partir de rien et de rapatrier des productions parties à l’étranger. À l’inverse, le contexte actuel offre des opportunités : les entreprises reconsidèrent leurs chaînes d’approvisionnement pour davantage de résilience, la transition écologique crée de nouveaux besoins industriels locaux (piles, énergie verte, transport décarboné), et l’Europe dans son ensemble réalise l’importance de la souveraineté économique. La France doit saisir cette fenêtre de tir. Réindustrialiser, ce n’est pas revenir aux années 60 – c’est bâtir l’industrie innovante de demain sur notre sol, pour créer des emplois qualifiés, réduire nos dépendances et retrouver une croissance durable. L’enjeu est clair : il y va de la puissance économique de la nation et de sa capacité à décider librement de son avenir.

 

A venir : Centralisation et lourdeurs administratives – Le frein invisible à la réindustrialisation

Publié le 24 mars | Mis à jour le 28 mars