INDUSTRIE 4.0

Jumeaux numériques : quand l’usine devient un modèle vivant

Ils permettent d’anticiper une panne avant qu’elle n’arrive, de tester des scénarios industriels sans toucher une machine, ou de réduire l’empreinte énergétique d’un site. Les jumeaux numériques s’imposent comme des outils clés de l’industrie moderne. Cas concrets à l’appui, décryptage de cette technologie qui fait entrer l’usine dans l’ère de la prédiction.

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Longtemps perçue comme un univers figé, l’usine du XXIe siècle se transforme en un écosystème fluide, piloté par la donnée et la simulation. Au cœur de cette mutation : le jumeau numérique, réplique digitale dynamique d’un processus, d’un équipement ou d’un site industriel. Bien plus qu’un simple modèle 3D, il s’impose désormais comme un outil stratégique pour innover, optimiser, anticiper… et survivre dans un contexte de complexité croissante.

Un double digital connecté à la réalité

Le jumeau numérique repose sur une idée simple : connecter un objet physique (machine, ligne de production, bâtiment…) à sa version numérique, en temps réel. Grâce à une collecte de données issues de capteurs, d’outils de supervision ou d’ERP, ce double digital devient capable de simuler des comportements, de prédire des pannes ou encore de tester des scénarios sans perturber l’activité réelle.

Soutenu par les grands plans industriels européens (Industrie du Futur, Horizon Europe), le concept se démocratise. Il n’est plus réservé à l’aéronautique ou à l’automobile, mais s’applique aussi dans la métallurgie, la plasturgie, l’agroalimentaire, ou encore la pharmacie.

Maintenance prédictive : prévenir plutôt que réparer

Dans l’usine Michelin de Clermont-Ferrand, un jumeau numérique supervise les presses de vulcanisation. En analysant les courbes de température et de pression en temps réel, l’algorithme anticipe les dérives et envoie des alertes aux équipes maintenance. Résultat : une baisse de 20 % des arrêts imprévus en 18 mois, et une meilleure gestion des stocks de pièces détachées.

Chez Safran, la technologie est poussée encore plus loin. Des moteurs d’avion disposent de jumeaux numériques individuels, nourris de données issues des vols réels. Cela permet d’optimiser les cycles de maintenance en fonction des conditions réelles d’utilisation et non d’un simple calendrier théorique.

Simulation et optimisation des flux industriels

À Hambach, dans l’usine Smart (désormais exploitée par Ineos), un jumeau numérique complet du site permet de simuler l’impact de l’ajout ou du retrait d’une ligne de production. En jouant sur les flux de matières, la circulation des AGV (véhicules autonomes) et la disponibilité des opérateurs, les équipes identifient les scénarios les plus efficaces avant même de déplacer un seul élément physique.

Même logique dans une PME de la métallurgie située dans les Vosges, qui fabrique des pièces usinées pour l’énergie. Grâce à un jumeau simplifié, elle teste virtuellement les gains potentiels liés à l’introduction d’un second tour numérique sur une ligne critique. Résultat : une réduction de 15 % du lead time constatée une fois la décision mise en œuvre.

Jumeaux énergétiques : vers des usines plus sobres

Loin des robots et des machines-outils, le jumeau numérique peut aussi modéliser le comportement énergétique d’un site industriel. Dans une fromagerie de la région Auvergne-Rhône-Alpes, un jumeau numérique simule en temps réel les besoins en chaleur et en froid en fonction des volumes de production et des conditions météo. En pilotant finement les systèmes CVC (chauffage, ventilation, climatisation), l’entreprise a réduit sa facture énergétique de 18 % sur une année.

Le groupe ArcelorMittal, de son côté, déploie progressivement des jumeaux numériques dans ses aciéries pour suivre les émissions de CO₂ poste par poste et identifier les leviers de décarbonation les plus efficaces. Ces outils alimentent directement la stratégie climat du groupe.

Conception assistée et formation immersive

Le jumeau numérique n’est pas réservé à l’exploitation : il intervient dès la phase de conception d’une ligne ou d’un nouveau site. Ainsi, dans le cadre du projet Gigafactory de Verkor à Dunkerque, un jumeau virtuel du futur site a été créé avant même le début des travaux. Il permet de tester les flux logistiques, les protocoles de sécurité, ou encore la compatibilité entre équipements. Des opérateurs s’y forment déjà en réalité virtuelle.

Dans le secteur pharmaceutique, certaines usines de Sanofi disposent de jumeaux hybrides (process et bâtiment) qui servent à la formation continue du personnel, en particulier sur des gestes critiques ou réglementés.

Une technologie accessible, mais pas sans effort

La mise en place d’un jumeau numérique exige un certain degré de maturité numérique. Il faut disposer de données fiables, d’infrastructures IT robustes et d’une culture de l’expérimentation. C’est pourquoi de nombreuses PME commencent par des projets pilotes limités à un atelier, une machine ou une problématique précise (maintenance, énergie, qualité).

Des plateformes comme Dassault Systèmes, Siemens, ou PTC proposent désormais des solutions modulaires adaptées aux PME, souvent en SaaS, avec un accompagnement progressif.

Conclusion : l’industrie s’offre une nouvelle conscience

Faire de son usine un modèle vivant, capable d’auto-diagnostiquer ses problèmes, d’optimiser ses décisions et de simuler son avenir, ce n’est plus une utopie. Le jumeau numérique offre aux industriels une conscience augmentée de leur environnement, une capacité à piloter finement leur activité, et une résilience renforcée face aux aléas économiques, climatiques ou géopolitiques.

À condition de ne pas le considérer comme une fin en soi, mais comme un outil au service de décisions humaines mieux informées. La machine devient plus intelligente… et les femmes et les hommes qui la pilotent aussi.

Publié le 3 juill.